Animaux
Ours sur la glace dérivante
Bonjour à tous ! Imaginez marcher sur une route qui ne reste jamais au même endroit. Sous les pattes des ours polaires, la banquise dérive au gré du vent et des courants, et des failles peuvent s'ouvrir soudainement.
Ce paysage mouvant rend chaque trajet difficile. Les ours polaires doivent ajuster leur itinéraire, suivre des odeurs et économiser leur énergie. Chaque traversée de la glace devient une véritable épreuve de survie.
La glace bouge pendant que l'ours marche
Un ours polaire peut parcourir la banquise sans que sa position change autant qu'on le croirait, car la glace elle-même se déplace. Le vent et les courants marins poussent l'eau de mer gelée à travers l'Arctique : c'est la dérive des glaces. Dans la baie d'Hudson, la banquise hivernale peut dériver de plusieurs kilomètres par jour. Un ours qui se repose sur la glace peut donc être transporté sur de longues distances sans faire un seul pas.
L'inverse se produit quand un ours marche à contre-courant de la glace. Imaginez avancer sur un tapis roulant qui va en arrière : l'ours peut dépenser beaucoup d'énergie à marcher, mais sa position géographique ne change presque pas, car la glace l'emporte dans l'autre sens.
C'est un détail important quand les scientifiques analysent les données de suivi par satellite. Une ligne sur une carte de suivi ne représente pas seulement la marche : le déplacement enregistré reflète deux choses à la fois, le trajet de l'ours et le mouvement de la glace sous ses pattes.
Toute la banquise ne se vaut pas
Les ours polaires ne se déplacent pas au hasard sur la première glace venue. Les caractéristiques de l'habitat influencent leur direction. Les chercheurs utilisent des méthodes statistiques appelées fonctions de sélection de l'habitat pour étudier ces choix. Au lieu de se demander seulement quelle distance un ours a parcourue, ils peuvent déterminer si certains éléments de l'environnement rendent un lieu plus attractif qu'un autre.
Des recherches sur les ours polaires de l'ouest de la baie d'Hudson ont montré que la concentration de la glace et la distance aux zones de tanières comptent parmi les facteurs importants. D'autres études, notamment en mer de Barents, ont mis en avant la profondeur de l'eau, la proximité des eaux libres et la distance au rivage.
Les conditions recherchées peuvent aussi changer selon la saison. Pendant la débâcle printanière dans la baie d'Hudson, par exemple, les ours peuvent rester plus près des côtes à mesure que les dernières plaques de glace disparaissent. Leurs décisions suivent donc le cycle saisonnier de la glace plutôt qu'un itinéraire fixe toute l'année.
Les différences individuelles comptent aussi. L'âge, l'état reproducteur et l'expérience peuvent influencer la réaction d'un ours face au même paysage. Deux animaux d'une même région peuvent ainsi faire des choix de déplacement différents.

Le vent peut aider à trouver de la nourriture
Parfois, l'information la plus importante pour un ours en déplacement est invisible. L'ours polaire a un odorat très développé, et les odeurs portées par l'air peuvent lui signaler une nourriture potentielle. Des recherches ont montré que les ours peuvent se déplacer perpendiculairement au vent, surtout pendant les périodes de chasse intense. Avancer en travers du vent permet de « sonder » une zone plus large à la recherche d'odeurs.
Si une odeur intéressante lui parvient, l'ours peut changer de direction et remonter le vent vers sa source possible. Cela crée des trajets qui peuvent sembler étranges sur une carte de suivi. Un ours ne file pas forcément en ligne droite vers une destination fixée : son itinéraire peut s'infléchir à mesure que les informations de son environnement changent. Un parcours apparemment détourné peut donc traduire une stratégie de recherche active plutôt qu'un gaspillage d'effort.
Les eaux libres changent le coût du voyage
La banquise ne forme pas une nappe parfaitement continue. Elle peut se fragmenter et laisser des chenaux, des failles étroites, des mares et des zones d'eau libre entre les plaques gelées. Pour un ours polaire, la différence entre marcher et nager peut être considérable sur le plan énergétique.
Même si ce sont de puissants nageurs, nager leur demande beaucoup plus d'énergie que marcher à vitesse égale. Quand la glace est très fracturée, un ours peut devoir alterner marche et nage, ce qui rend le trajet plus éprouvant.
C'est particulièrement vrai dans des régions comme la baie d'Hudson, où le cycle annuel de gel et de dégel oblige les ours à passer de la terre à la banquise selon les conditions. Les scientifiques cherchent désormais à savoir si les ours choisissent des itinéraires qui réduisent ces coûts énergétiques.
Des chercheurs de l'université de l'Utah, dont Jody Reimer et Rylie Gagne, ont mis au point des méthodes pour repérer les trajets potentiellement les plus efficaces dans des paysages où glace et eau s'agencent différemment. L'idée est passionnante : au lieu de se demander simplement où un ours est allé, on peut se demander s'il a choisi un itinéraire qui réduit l'effort physique nécessaire pour atteindre sa destination.
Le suivi ne montre qu'une partie du voyage
Les colliers satellites ont transformé la compréhension des déplacements des ours polaires, mais les données de suivi ont leurs limites. Un collier peut n'enregistrer la position d'un ours qu'à quelques heures d'intervalle. Les scientifiques voient que l'animal s'est déplacé entre deux points, sans toujours savoir exactement ce qui s'est passé entre les deux.
L'ours a peut-être contourné une zone de glace instable, traversé un bras d'eau, suivi une odeur, fait une pause ou changé plusieurs fois de direction. Ces détails peuvent disparaître entre deux points de suivi. Pour combler ce vide, les chercheurs explorent d'autres méthodes, comme des drones capables de photographier les traces laissées par les ours sur la neige et la glace.
Les empreintes peuvent offrir une image bien plus fine de la façon dont un animal se déplace sur une surface complexe. Ces informations pourraient un jour permettre de comparer les déplacements réels des ours aux itinéraires les plus économes prédits par les modèles.

Le voyage d'un ours polaire sur la banquise ne se résume pas à marcher d'un point à un autre. La glace elle-même se déplace, la répartition des eaux libres change, le vent transporte des odeurs à travers le paysage et les saisons modifient l'intérêt de chaque habitat.